Un livre saignant intitulé «Bidoche» dresse un réquisitoire virulent contre l'industrie de la viande

Famine, catastrophes environnementales, atteintes à la santé...les sujets soulevés par le livre sont durs à avaler.

La question du livre: peut-on continuer à développer la consommation de viande ? Pour l’auteur de «Bidoche », le journaliste Fabrice Nicolino, la réponse est bien sur négative. Nous lui avons demandé pourquoi.

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-Dans votre livre vous mettez en cause l’industrie de la viande. Quel est le principal danger de cette industrie ?


Fabrice Nicolino
: Réponse difficile. Il s’agit d’un enchevêtrement de causes et d’effets qui, partant de notre assiette, mène au problème de la faim et au dérèglement climatique, en passant par de graves questions de santé publique. J’ajoute que j’ai dédié ce livre «aux animaux morts sans avoir vécu ». Cette dimension n’est pas la moindre : nous avons rompu un lien plurimillénaire en transformant des êtres vivants et sensibles en simples objets. Je suis convaincu que la psyché humaine s’en trouve modifiée.

-Dans le livre vous mettez en cause l'élevage dans les risques de famine.

F.N: On n’a jamais compté autant de personnes qui sont touchées par la famine. Elles sont plus d’un milliard aujourd’hui. En même temps, la consommation de viande explose. En France, elle se maintient à environ 95 kg par an et par habitant (poids des carcasses). Dans le monde, en revanche, cette consommation explose. Les classes moyennes des pays émergents (en Chine, cela représente quelque 200 millions de personnes) se mettent à en consommer. Cela pèse lourdement sur les équilibres agricoles. Quand on sait qu’il faut  de 7 à 10 kilos de protéines végétales pour faire un kilo de protéine animale, se pose la question de où trouve-t-on ces végétaux pour nourrir les cheptels. Personne ne peut répondre à cette question aujourd’hui. Il faudra choisir entre nourrir les hommes ou les animaux…

-Pourquoi dites vous que l'industrie de la viande pèse-t-elle sur l'environnement  ?

F.N: Un rapport de la FAO (agence de l’Onu pour l’agriculture) établit que l’élevage mondial émet plus de gaz à effet de serre que tous les transports (terre, air, mer) dans le monde. Si on prend en compte toute la chaîne de production de la viande, cela représente 18% des émissions de ces gaz produits par l’homme.. Une des causes majeures du réchauffement climatique.

-Avec les chiffres que vous donnez, les initiatives gouvernementales comme la taxe carbone ne ratent-elles pas leur cible ?
F.N:
La taxe carbone, qu’on me pardonne, est ridicule. En effet,l’élevage représente à lui seul 18 % des émissions de gaz à effet de serre dues à l’homme. Soit plus que la totalité des transports : voitures, avions et bateaux. Le meilleur moyen de lutter contre le réchauffement climatique serait de diminuer de moitié notre consommation de viande. Et le plus tôt possible !

-En quoi cette chaine de production serait-elle néfaste ?
F.N:
Pour nourrir les animaux, en France par exemple, on importe des milliers de tonnes de soja transgénique d’Amérique Latine.  Chaque Français a « besoin » de 659 m2 de soja transgénique planté en Amérique tropicale pour satisfaire nos besoins colossaux en viande. Au Paraguay, en Argentine ou au Brésil, des surfaces géantes sont dédiées à cette culture, bouleversant les paysages. Cela a bien sûr des conséquences en chaîne. Ces terres appartiennent à des grosses sociétés internationales ou à des proches des régimes en place. Ces zones de soja ont détruit les élevages traditionnels qui se tournent vers la forêt tropical . Bref, à cause de notre consommation, on détruit de la forêt, de la biodiversité.

-Vous donnez pour la France l'exemple de la Bretagneparlant même de krach algues vertesécologique pour cette région.
F.N:

La Bretagne

est l’exemple parfait d’une folie. Dans ce pays à l’époque pauvre, enclavé, de bocage où existait une réelle misère, l’Etat, dans les années

60, a

lancé une véritable révolution agricole. On a lancé une politique d’élevage industriel massive avec ces corollaires (changement des paysages, des productions, pesticides….). On est passé à l’élevage hors-sol avec ses conséquences (engrais, importations de soja). Le miracle s’est transformé en quasi krach écologique. L’eau n’est pratiquement plus consommable en raison de la présence des nitrates dus au lisier et aux engrais. Le lisier on ne sait plus quoi en faire. Il faut le faire disparaître. On constate aujourd’hui l’ampleur des dégâts avec les algues vertes sur le littoral. En faisant de la Bretagne une gigantesque usine à lait et à viande, on a créé des problèmes de pollution qui sont, pour l’heure, hors de contrôle. Des centaines de millions d’euros d’argent public ont été dépensés, en vain, pour limiter la pollution des eaux. Les marées vertes ne pourront disparaître sans changement du système agricole.

-Au delà des question environnementales, quels sont les risques liés à la consommation et à la production de viande ?

F.N: Sur le plan de la santé, de très nombreuses études, publiées dans les meilleures Elevage hors-sol (AFP)revues scientifiques – celles qui disposent de comités de lecture – prouvent des liens entre consommation de viande et maladies telles que l’obésité, le diabète, le cholestérol, les maladies cardiovasculaires dans leur ensemble et même, il faut bien l’écrire, certains cancers. Bien entendu, il n’est pas question de faire de la viande une sorte de poison universel, mais la fameuse « étude chinoise » menée par le professeur Campbell en Chine d’une part et aux Etats-Unis d’autre part, montre sans détour qu’une alimentation qui privilégié les végétaux permet d’éviter en bonne part un grand nombre des maladies qui explosent dans les pays développés. Je rappelle que Campbell est considéré comme l’un des plus grands nutritionnistes vivants. Sa réputation est mondiale.

-Pourquoi mettez en cause l’objectivité de l’information disponible sur ce secteur ?
F.N: Qui peut croire qu’une viande farcie d’hormones, d’antibiotiques, de tranquillisants, de stimulateurs d’appétit peut être bonne pour notre santé. Comme il est de plus en plus clair qu’il y a danger, les intérêts industriels mis en cause se défendent à l’aide d’un lobby très puissant que je décris précisément dans mon livre.

-Où va cette industrie dans le cadre de la mondialisation des habitudes alimentaires ?
F.N:
Dans un mur qui se rapproche vivement. L’animal domestique industrialisé a un rendement énergétique déplorable. En clair, il faut de très grosses quantités de céréales, produites ici ou importées, pour nourrir notre cheptel. Or, dans certains pays dits émergents – l’Inde, et surtout la Chine -, des centaines de millions de personnes disposent désormais des moyens économiques de consommer de la viande. La demande explose, mais les terres agricoles qui permettraient de nourrir un cheptel lui aussi en pleine explosion, n’existent pas. Alors, comment nourrira-t-on 9 milliards d’humains en 2050 ? Avec de la viande ? C’est impossible.

Elevage ovin (AFP)-Vous établissez un constat très noir, mais cette industrie n’a-t-elle pas fait progresser le niveau de vie des citoyens tant producteurs que consommateurs ?
F.N:
Mais qu’est donc un niveau de vie ? À l’heure où notre gouvernement souhaite créer un nouvel indice de la richesse qui inclut notamment les pertes écologiques, ne faut-il pas s’interroger ?

-Ne voulez-vous pas réserver la viande aux plus riches ?
F.N:
Ah sûrement pas ! Je pense que nous devons commencer ici à diminuer massivement notre consommation de viande. Tout de suite ! C’est le seul moyen de convaincre le Sud de ne pas répéter nos si lourdes erreurs.

-Certains pays que vous mettez en cause comme le Brésil où l’Argentine n’en ont-ils pas profité ?
F.N:
Mais qui en profite ? De grosses entreprises proches des pouvoirs en place. Des filiales de transnationales comme Cargill ou Monsanto. Pour le reste, l’exportation de soja – et de viande, pour ce qui concerne l’Argentine – est une catastrophe pour l’agriculture vivrière, celle qui nourrit les peuples.

-Le bio peut-il être une solution ?
F.N:
Peut-être. La FAO a réuni en mai 2007, à Rome, un colloque international Carcasses (AFP)révélateur de l’évolution des esprits. Pour la toute première fois, des experts venus du monde entier ont conclu que l’agriculture bio était susceptible de nourrir toute la planète à un coût écologique bien moindre que celui de l’agriculture industrielle. Dans tous les cas, l’avenir est à un élevage de qualité, économe en eau, qui redécouvrirait le lien avec le territoire d’une ferme. Et abandonnerait donc les pratiques hors-sol.

-Etes vous végétarien ? Est-ce un combat moral ou politique de votre part ?
F.N:
Je ne suis pas végétarien. J’ai mangé beaucoup de viande, j’en mange désormais très peu, pour la raison que j’ai changé de regard sur les animaux et leur élevage. Oui, mon combat est écologique et moral, bien avant que d’être politique.

-Quelles sont les solutions ?
F.N:
Mangeons moins de viande. Beaucoup moins de viande. Tous. L'Indien Rajendra Pachauri, prix Nobel de la Paix en tant que président du Groupe intergouvernemental d'experts sur le climat (GIEC)  le dit, et je ne fais que répéter : "Au début, renoncez à manger de la viande un jour par semaine, et ensuite cessez graduellement votre consommation".

 

Le livre

L’auteur, le journaliste Fabrice Nicolino, raconte une histoire terrible et passionnante. Une histoire vraie, celle de l'impact environnemental et sociétal, catastrophique selon lui, d'une industrie qui chaque année envoie en France un milliard d’animaux à la mort. La question du livre dépasse nettement les questions morales ou éthiques puisque le sous-titre du livre est "l'industrie de la viande menace le monde".

On l'aura compris, après avoir lu le livre, on ne mangera plus jamais un steack de la même façon. Difficile pourtant quand on achète de la viande emballée dans l'espace aseptisé d'un supermarché d'imaginer les mécanismes et les dangers qui précèdent cet acte anodin.

Fabrice Nicolino nous donne les clefs pour réfléchir sur nos actes. Tout y passe. De la souffrance animale aux risques de famine; de la façon de nourrir les animaux aux lobbies qui tentent de présenter une réalité acceptable...des algues vertes noyant les côtes bretonnes aux champs de soja transgénique couvrant l'Amérique latine.

En quelque 400 pages, l'auteur raconte comment on en est arrivé là. Comment le changement s'est construit en quelque 50 ans; comment l'élevage à taille humaine de nos images d'Epinal s'est transformé en une puissante industrie mondialisée dans lequel l'animal est devenue une usine à protéïne et l'agriculteur le maillon d'une chaîne. Comment la course folle continue sans que personne ne sache où cela peut mener, si ce n'est à une catastrophe annoncée...Comment, enfin, cette question reste très peu débattue.

Pour décrire ce phénomène, Nicolino multiplie les arguments sans jamais lasser le lecteur. Il donne de nombreux chiffres: "l'élevage représente 8% des volumes d'eau utilisés par l'homme" ou "l'élevage consommeraitr 45% de toute l'eau destinée à la production d'aliments" sans jamais perdre de vue le pourquoi du livre. "Mon point de départ a été un sentiment de compassion envers les animaux. On a cohabité avec eux pendant des milliers d'années. Ils nous ont tout donné. Ce sont des êtres respectables. En échange on leur a créé des conditions d'infravie".

Un réquisitoire terriblement efficace à lire de toute urgence. 

Bidoche.
L'industrie de la viande menace le monde
de Fabrice Nicolino
Ed. LLL (Les liens qui libèrent)
21 euros. 385 pages

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