Pour la majorité de nos contemporains, la condition pour être reconnu comme patient moral [1] à part entière réside dans l’appartenance à l’espèce humaine. Envers les animaux des autres espèces, on énonce au mieux des devoirs de second ordre, tels que celui de s’abstenir de mauvais traitements inutiles. Étant entendu qu’un mauvais traitement ne saurait être inutile dès lors qu’il sert quelque intérêt humain, qu’il s’agisse d’habitudes alimentaires, de curiosité scientifiques ou d’activités de loisirs. Cette morale à deux vitesse s’appuie sur la conviction qu’humain et animaux appartiennent à des ordres radicalement distincts. Pourtant, depuis Darwin, on sait que cette conviction est dénuée de fondement. […]

La thèse de Darwin a suscité des passions parce qu’on l’a immédiatement perçue comme ayant un enjeu dans le domaine de la religion. Elle a réjouit les athées et désolé les croyants, en cela qu’elle réduisait à néant des « preuves » de l’existence de Dieu. Cela ne signifie pas que les premiers aient pleinement compris ou accepté les implications de sa théorie. La plupart de ceux qui évacuent le créateur conservent sans sourciller l’ordre supposé de la création. Ils ne sont pas moins empressés que les autres de glorifier l’exclusive dignité humaine, de broder à l’infini sur ce qui sépare l’homme de la bête. , et de découvrir normes et desseins inscrits dans l’ordre naturel. Sous une forme religieuse ou laïque, l’ancienne conception du monde continue de régir nos valeurs et notre interprétation de la nature.

1- L’expression patients moraux désigne les bénéficiaires de l’action morale, les êtres envers qui les agents moraux ont des devoirs. Les agents moraux quant à eux sont les individus capables d’avoir un comportement moral.

Estiva Reus, Introduction in Espèces et Éthiques - Darwin : une (r)évolution à venir, pp. 11-16, 2001 © tahin party