Entretien avec Elisabeth de Fontenay, philosophe.

Publié le 28 avril 2008 à 01h13


Elisabeth de Fontenay récuse à la fois ceux qui, comme Jean-Marie Shaefer, annoncent “la fin de l’exception humaine” et les tenants d’une exception radicale, les “métaphysiciens anthropomanes”. Aussi cette philosophe rare est-elle un gibier pour les deux camps. Sans offenser le genre humain, son nouvel ouvrage (Albin Michel), est une réplique aux uns comme aux autres.

Comment la question animale est-elle devenue centrale pour vous ? Cet intérêt est-il passé par un amour concret des animaux ?
Bien sûr ! Contrairement à trop de militants de la cause animale qui ne sont que dans la déploration, la plainte, la dénonciation des scandales, j’ai toujours eu un rapport joyeux avec les animaux. Quand j’étais enfant, mon frère et moi passions nos vacances à la ferme. Mon père était un grand chasseur. Je n’ai jamais tenu un fusil mais je suivais la chasse et je n’osais pas être indignée que l’on y tue. Je le suis beaucoup plus aujourd’hui, surtout à la pensée qu’on lâche et qu’on tire des animaux qu’on a élevés, ce qui me semble abominable. Bref, le terreau de mon travail est une familiarité forte avec les bêtes, moins avec les bêtes sauvages qu’avec les bêtes “bien de chez nous”.

Avez-vous pensé que les animaux vous enseigneraient ce qu’est l’homme ?
Quand j’ai écrit Le silence des bêtes, j’essayais de déconstruire cette grande constante métaphysique qu’est la théorie de l’animalité. Mais depuis dix ans, j’ai découvert l’existence de ces puissants mouvements de l’écologie profonde qui tendent à ne considérer l’homme que comme une espèce animale. Entendez-moi bien : il n’est pas question de renoncer au darwinisme et aux acquis de ce qu’on appelle la théorie synthétique de l’évolution, qui, à travers la génétique, la paléoanthropologie, la primatologie, la psychologie cognitive, inscrit l’espèce humaine dans le grand courant continu des vivants. Mais encore faut-il comprendre la petite différence qui a permis à cet animal-là de dominer les autres espèces. C’est ainsi que je me suis interrogée sur ce qui pouvait constituer la singularité de l’homme alors que j’avais tenu, précédemment, à mettre en cause ce qui d’âge en âge se transmet et se transforme sous le titre : propre de l’homme.

Revenons-en à cette petite différence. Si elle ne s’appelle pas l’âme, à quoi tient-elle ?
Il faut être totalement “bête” pour ne pas reconnaître la singularité humaine. Elle tient au fait que l’homme est capable de ce langage articulé et de cet acte de parole qui le fait se déclarer genre humain et proclamer, sur le plan du droit et de la politique, qu’il se pense autrement que comme une espèce parmi les autres espèces. Nous sommes les soi-disant hommes : et il faut prendre “soi-disant” à la lettre et au sérieux. Ce contre quoi je m’élève, c’est la coupure cartésienne et kantienne à partir de laquelle on pense une spécificité humaine radicalement hétérogène à l’être vivant.

Vu que la métaphysique est attaquée de toutes parts, que le sujet n’a pas très bonne presse, ne tirez-vous pas sur une ambulance ?
Tout d’abord, détrompez-vous : la métaphysique classique est toujours au cœur de l’enseignement de la philosophie et de la croyance commune. Et n’oubliez pas les religions. Du reste, en tant que philosophe, justement, je préférerais m’incliner devant la Révélation et la Tradition que devant la métaphysique, car au moins, elles se donnent pour des pensées singulières et non pour un savoir rationnel et universel. Cela dit, je n’ai jamais varié quant à l’affirmation d’une continuité biologique et même psychique entre les hommes et les animaux.

C’est pourtant avec les représentants de l’écologie profonde et autres militants de la cause animale que vous avez le débat le plus violent. Hors de l’observation empirique de la différence humaine, qu’est-ce qui vous distingue d’eux ?
Je conteste l’idée d’un “spécisme” qui serait du même ordre que le racisme. Le racisme consiste en ce que des hommes décrètent que d’autres hommes ne sont pas pleinement ou pas du tout humains. Le spécisme, pour les tenants de l’écologie profonde, signifie que nous, êtres vivants, considérons que d’autres êtres vivants ne méritent pas de vivre au même titre que nous, les hommes. Cette analogie ne fonctionne pas et elle est injuste politiquement. Car, dans la mesure où nous ne relevons pas seulement de l’éthologie mais de l’histoire, donc de la politique, nous sommes profondément différents. Au fond, ce que je récuse, c’est le naturaliste scientiste, le positivisme qui prétend que le développement des neurosciences rendrait caduques l’ethnologie, l’histoire, la psychologie. D’accord, nous avons 99 % de patrimoine génétique en commun avec les chimpanzés. Mais ce qui est né de cette différence de 1 % est inouï, à la fois par sa malfaisance et par sa grandeur éthique !

Une infime différence d’où naît la culture. En somme, il n’y a pas d’essence métaphysique de l’homme mais une singularité qui se manifeste notamment par la capacité d’avoir pitié. Pourquoi pas par l’amour ?
Je ne parlerais pas d’amour au sujet des animaux, car l’amour a à voir avec la parole et avec le geste. Je signale du reste au passage que la perversion baptisée bestialité ou zoophilie connaît, si j’en crois ce qu’on raconte, un développement incroyable sur Internet. Bien entendu la compassion, l’amitié qu’on peut avoir pour un animal ou pour les animaux n’a rien à voir avec la sexualité. Et je suis choquée qu’on puisse parler de crime bestial à propos de crimes sexuels. Les bêtes ne connaissent pas la perversion et ne commettent pas de crimes. Elles sont souvent prédatrices, la nature est cruelle. Raison de plus pour que l’homme s’en distingue par la bienveillance, par un bon vouloir vis-à-vis d’elles.

En fait, vous récusez aussi fermement ce qui s’annonce comme “fin de l’exception humaine” que les tenants d’une exception radicale, ce qui vous vaut d’être attaquée de tous côtés ?
Les militants radicaux de la cause animale me rejettent autant que les métaphysiciens anthropomanes. C’est un juste milieu très inconfortable : je suis un gibier pour les deux camps !

Vous inventez une troisième voie ?
J’essaie d’élaborer une pensée qui prenne acte de la conception darwinienne, matérialiste de l’animal, mais qui permette en même temps d’éveiller ou de réveiller quelque chose qui s’appelle la responsabilité. Or, ce n’est pas en qualifiant l’homme d’animal humain ou de primate humain que l’on éveillera en lui un sens de la responsabilité envers les autres animaux ou les autres primates.

Pourquoi la responsabilité envers les animaux ? Ne faudrait-il pas déjà éveiller le sens de la responsabilité envers les humains ?
Votre question reconduit une idée selon laquelle aimer les animaux, veiller à une certaine considération pour eux, ce serait être anti-humaniste – zoophilie et antisémitisme étant allés de pair chez les nazis. Or, cette mise en corrélation est fausse, cela a été démontré, textes juridiques en mains. Alors, pourquoi demander que les êtres humains se conduisent de façon responsable envers les animaux ? Parce qu’ils sont les victimes par excellence, des êtres vivants qui ne peuvent pas s’opposer et que, depuis le néolithique, nous les tenons à notre merci. Et c’est aussi vrai des animaux sauvages, des bêtes de ferme, celles qu’on appelle les animaux de rente, que de celles qu’on utilise dans l’expérimentation.

En somme, ce qui vous intéresse, dans l’animal, c’est la victime ?
Ce qui m’a interpellée, dans l’histoire, dans la vie, dans la pensée, c’est la fragilité, la vulnérabilité des êtres vivants. Et la pitié, ou l’absence de pitié m’est apparue comme une importante question philosophique.

Voulez-vous dire que ce qu’il y a de commun entre “eux” et “nous”, c’est la souffrance ?
Un minimum de bon sens permet de savoir que les animaux souffrent quand on les maltraite. Ils sont en permanence stressés, ils vivent dans l’angoisse de la survie et les conditions que l’homme leur réserve aggravent cette angoisse. Quand, en voiture, on double une bétaillère remplie de porcs, on comprend bien de quoi il s’agit. Je doute de l’humanité, je veux dire de la bonté de celui qui ne s’identifie pas à l’oiseau englué dans le mazout et aux bêtes emmenées à l’abattoir ? Ce n’est pas un hasard si tellement d’auteurs juifs – I.B. Singer, W. Grossman, Adorno et Horkheimer, entre autres – ont établi une analogie précise entre le sort des bêtes destinées à notre nourriture et celui des hommes conduits à l’extermination

La singularité humaine se manifesterait notamment par la capacité d’avoir pitié, de reconnaître soi en l’autre. Mais cette capacité peut se passer du détour par la compassion envers les animaux. Faut-il aimer les animaux pour aimer les hommes ?
Darwin, qui nous a appris que l’homme était une espèce parmi d’autres, affirme aussi que la civilisation, c’est l’élargissement du cercle de la compassion. On porte secours aux faibles, aux malades, à ceux qui auraient dû être détruits par la sélection naturelle. On peut donc être évolutionniste et souhaiter que cette compassion ne s’arrête pas aux hommes. Elle doit s’étendre aux mammifères, avec qui, disait Freud, nous avons en commun “la terrible césure de l’acte de naissance”. La distinction entre ceux qui sont “simplement vivants” et les hommes me semble très dangereuse.

En quoi cette idée d’une hétérogénéité radicale est-elle dangereuse ?
Les définitions métaphysiques du “propre de l’homme” conduisent immanquablement à exclure ceux qui ne sont pas conformes à la définition : les fous, les handicapés mentaux, les prétendus sauvages et, pour reprendre le vocabulaire inquiétant de Nicolas Sarkozy à propos des pédophiles, les “monstres”. Pensez à cette certitude d’un propre de l’homme qui autorise par exemple à traiter certaines personnes de “légumes”. Le fait de s’enorgueillir de la supériorité radicale de l’être humain est peut-être humaniste dans sa démarche, il est anti-humaniste dans ses conséquences pratiques. En un sens je refuse d’être humaniste.

Vous reprenez dans votre livre la polémique avec Paola Cavalieri qui réclame l’extension des Droits de l’homme aux grands singes. Pourquoi cette idée vous déplait-elle tant, à vous que le regard d’un chimpanzé peut émouvoir autant que celui d’un enfant ?
C’est une outrance qui ne peut que braquer le public, et surtout, un programme amnésique de l’Histoire. Du procès de Nuremberg, par exemple, Paola Cavalieri retient simplement qu’on y a recommandé les expérimentations sur les animaux, ce dont elle se scandalise. Or il s’agissait, bien entendu, de condamner les expérimentations humaines pratiquées par les nazis. Si la défense ou, comme ils disent, la libération des animaux, suppose de compter pour rien cette abomination européenne du XXe siècle, c’est à désespérer.

Paradoxalement, sa proposition est empreinte de cet anthropomorphisme qu’elle vous reproche.
Oui, c’est juste, puisque les chimpanzés sont ceux qui, psychiquement, nous sont les plus proches et que ce programme d’extension des droits de l’homme laisse hors du droit ceux qui sont les plus nombreux et nous concernent au premier chef, les animaux de ferme que nous mangeons. Les questions de l’élevage en batterie, des transports barbares, des règlementations non respectées, échappent complètement à cette problématique.

Sous le règne libéral, j’ai le droit d’être femme si je suis né homme, j’ai le droit d’avoir un enfant à 60 ans. Si les droits sont supérieurs aux lois de la nature, pourquoi se contenter de défendre les droits des animaux plutôt que d’étendre les droits de l’homme aux animaux ?
Je comprends votre remarque. Et je partage votre inquiétude quant à cette inquiétante hypertrophie du juridique. Mais réclamer des droits pour les animaux n’est pas du même ordre, ce ne sont ne sont pas des droits que je revendique pour ma subjectivité toute puissante et ses aspirations plus ou moins légitimes, c’est pour ces prochains que sont les autres vivants, et en vertu d’un sentiment de solidarité profonde. Une première esquisse de ces droits existe du reste depuis plus d’un siècle et demi. Le combat a été mené, à partir de 1848, par des républicains comme Michelet, Hugo ou Schoelcher, puis Zola, Clémenceau contre la droite catholique et réactionnaire.

Avec la révolution du vivant, ce n’est pas seulement la définition des droits mais aussi celle de l’homme qui change sous nos yeux. Un être humain, dites-vous, est un être vivant issu d’un homme et d’une femme. Peut-être pas pour très longtemps. La percée, notamment aux Etats-Unis, des militants de la cause animale, traduit peut-être un effacement des frontières entre êtres vivants.
Oui, c’est vrai, le monde qui vient est celui de l’arasement des différences : entre hommes et femmes, en rupture avec ce qu’on appelle la nature, entre animaux et humains, en continuité avec ce qu’on appelle la nature…. Or il ne peut y avoir d’histoire que par fonctionnement de différences, qu’elles soient reçues ou construites. Mais les distinctions sont une chose, la valorisation de ces distinctions pour donner à une catégorie tout pouvoir sur d’autres en est une autre. Hommes et bêtes, nous sommes une communauté des vivants liés par un même destin sur la terre. Les maladies interspécifiques, vaches “folles” (encéphalite spongiforme du bovin) et oiseaux infectés (syndrome respiratoire aigu sévère) devraient nous donner à réfléchir.

Vous récusez la domination de l’animal par l’homme. Faut-il renoncer à se nourrir d’animaux ?
Je ne récuse pas la domination mais la chosification, la totale instrumentalisation des animaux. Non, je ne suis pas végétarienne, sans pour autant m’en vanter. Mais il faut bien voir que le problème n’est pas tant celui d’une éthique personnelle que celui d’une politique du vivant, à savoir que la toute puissante filière viande ne prend en compte que la rentabilité. Dans Eternel Treblinka, Patterson a montré l’influence, sur les techniques d’abattage, du système de mécanisation du travail élaboré par Henry Ford. Sans un entraînement systématique à l’insensibilité, la chaîne ne fonctionne pas. Aujourd’hui, du reste, le problème réside bien plus dans l’élevage que dans l’abattage. J’attends que des directives européennes, qui se font de plus en plus exigeantes, entraînent une régression rapide de notre inhumanité. Cela étant dit, je ne méconnais pas que sans l’exploitation de l’énergie animale, il n’y aurait pas eu de progrès de la civilisation. Je souhaite seulement que nous cessions d’être maîtres et possesseurs des animaux, que nous devenions leurs maîtres et tuteurs.

Source: http://www.causeur.fr/le-souci-des-animaux,261